APPLICATION AU CHAMP LITURGIQUE ET SACRAMENTAIRE

 

 

 

Nous pouvons nous interroger maintenant sur la pertinence de ce concept de représentation dans l'étude des liturgies sacramentelles.

 

DEFINITIONS

 

La définition du sacrement proposée par les Evêques de France dans le Catéchisme national de 1947 était : «  un signe sensible, institué par Notre Seigneur Jésus Christ, pour produire ou augmenter la grâce »  (qu.182). De cette définition deux notions sont retenues dans les travaux de théologie sacramentaire récents : la notion de signe, par laquelle le sacrement appartient au genre «  chose »  (res), et la notion de production, par laquelle le sacrement appartient au genre «  action »  (actio).

 

Production

 

De multiples études ont concerné la notion de signe, de symbole. D'autres portent sur la notion de production avec de larges divergences d'approches ; elles ont critiqué la notion de causalité métaphysique ; aussi la notion de communication leur apparaît-elle moins « matérialiste» .

 

Ainsi pour Michel DUBOST (1987) «  le sacrement est le mode de communication le plus parfait : il est, dans l'ordre humain, la plus totale expression de Dieu ; il accomplit ce qu'il signifie ; il permet à l'homme de devenir lui-même en le liant au don de soi-même du Christ à son Père »  (p.59). Pour Etienne AMORY (1987), «  par définition, le sacrement est communication» , «  les sacrements sont communication de sens pour l'Eglise »  (p.303). On sent que par ce terme les auteurs cherchent à montrer que le sacrement concerne des personnes, des relations entre Dieu, l'Eglise, les baptisés.

 

Avec Henri BOURGEOIS (1987), s'amorce une définition plus proche des conceptualisations sociologiques : «  bien entendu, le sacrement n'est pas une chose. C'est un medium, un acte de communication »  (p.185).

 

Souvent on confond «  communication »  et «  discours » . Mais un article des «  Notes de Pastorale Liturgique»  (n°112, octobre 1974) insiste sur l'aspect opératoire en employant la notion de «  pratique sociale ».

 

Certes cet aspect        «  communication »  linguistique est important… Mais la liturgie est bien plus que cela ; d'abord elle est une pratique sociale ; elle est «  expression »  de chacun par le chant, la parole, les gestes (moins pour «  faire sortir ce qui est au-dedans de nous »  que pour faire exister quelque chose de nouveau) ; elle est « impression » ressentie, l'expérience de quelque chose qui nous prend ; elle est « fabrication poétique», production commune d'une nouvelle manière d'être; elle est « communion»  dans un devenir commun. En un mot, elle n'est pas seulement –logie (discours sur) mais –urgie (action de) (p.24).

 

L'action liturgique est une pratique d’échanges de paroles, de gestes, de sons, d'attitudes, etc. Dans cet échange se produit une expérience commune fondée sur une production de sens pour les interlocuteurs de l’échange.

 

L'extension du schéma de l'information, primitivement conçu pour régler la fidélité de la transmission, permet de conjuguer identification du message et action propre du canal de transmission. Au schéma mécanique se sont adjointes des fonctions plus complexes. Selon la théorie moderne de l'information, « le rite se présente comme un système de stockage de l'information dans des symboles et comme un système de transmission de messages chargés d'une efficacité mystique»  (RIVIERE, 1988, p.152). RIVIERE s'interroge sur le rapport entre le message du rite et le processus de communication pour regretter, semble-t-il, que celui-ci parasite la transmission, comme si le canal, le cadre, le lieu, etc., de l'effectuation du rite se situait en dehors du rituel. Si le rite trouve sa place dans la société civile par les liturgies politiques ou dans la société religieuse par les liturgies de prière, c’est qu'il « travaille » : il n'est pas un produit brut, mais une production sociale de sens transmise.

 

Le rite liturgique, en tant qu'action structurée de la communauté qui célèbre, est, comme l'écrit HAMELINE (1974), une « pratique signifiante, non pas au sens banal d'une « communication»  de type interlocutionnel et délocutif, mais comme production, voir bricolage (LEVI-STRAUSS, 1962, La Pensée Sauvage, Paris, Plon, p.26sq. ), de figures, de textes, de gestualité « mythique»  (GREIMAS, Conditions d'une sémiotique du monde naturel, Langages, 1968, 10, p.18), fonctionnant à de multiples niveaux, et pouvant opérer un travail de signifiance (BARTHES, « théorie de texte»  , Encycl.Univ., Paris, 15, p.1031-1036)».(p.101-111).

 

Ainsi Louis Marie CHAUVET (1987) a-t-il raison d'affirmer que dans la liturgie la communication entre sujets prend le pas sur l'information. Le rite agit efficacement au sein d'une communication. La théologie pratique s'intéresse à cette action du rite.

 

«  Procès de communication »

 

La notion de communication est largement appliquée aujourd'hui à la liturgie. Un article des «  Notes de Pastorale Liturgique »  (n°103, 1973) particulièrement pertinent associe avec justesse les deux aspects, informatif et relationnel, grâce au concept de «  procès de communication ».

 

Il y a procès de communication à partir du moment où se trouvent en présence un émetteur (quelqu'un qui agit, qui parle - quelque chose : une décoration, une musique…) qui produit un message et quelqu'un pour le recevoir, le récepteur. Toute notre liturgie est ainsi remplie de procès de communication, depuis le style de l'église jusqu'aux paroles du célébrant, en passant par les différents rites.

 

Tout « procès de communication» comporte un aspect que l'on peut dire « sémantique » (le « contenu », l'objet, le texte avec ses significations et ses effets de sens) et un aspect « pragmatique», en ce sens qu'il constitue toujours une action, et plus précisément une interaction (p.15-16).

 

Dans un langage plus théologique, Louis Marie CHAUVET (1987) relève aussi cette dualité : « le symbole est opérateur d'alliance en étant révélateur d'identité » (p.137). Pour la clarté de l'exposition, nous traitons de manière séparée ces deux aspects : communiquer, c’est produire des significations, communiquer, c’est produire des relations.

 

 

COMMUNIQUER, C'EST PRODUIRE DES SIGNIFICATIONS

 

Communiquer, c'est non seulement transmettre un message conçu par ailleurs, mais produire des significations, donner des effets de sens. Selon cette problématique, l'activité liturgique ne se réduit pas au suivi d'un rituel : ses effets dépendent de la mise en jeu de ce rituel. «  La manière de faire ensemble, c'est-à-dire les modèles de fonctionnement du rituel qu'on célèbre, importent ici autant que ce qui est dit et fait en mémoire du Christ»  (Célébrer, n°112, 1974, p.20). L'auteur de cet article montre bien l'espace de jeu, « l'amplitude de jeu », disait Joseph PASCHER (1952), entre le rituel et la pratique du rite. Il y a « entre le noyau rituel institué et l'assemblée qui est là une forme significative à trouver » (Célébrer, n°112, p.21).

 

Pour notre part ces « formes significatives », nous les appelons des représentations. La suite de l’article les décrit ainsi, en réponse à une question à propos de l'eucharistie :

 

Quelles seront donc les formes significatives de l'eucharistie chrétienne ? Sera-ce de voir plutôt un autel monumental, des icônes, un célébrant richement vêtu, ou plutôt les sobres signes du repas festif : la table, la nappe, le pain, la coupe de vin ? Sera-ce plutôt d'écouter des paroles ou des chants, ou de chanter et de parler soi-même, ou de faire silence ? Sera-ce surtout de prendre conscience du contenu des prières, ou plutôt d'apporter son offrande, de partager, de faire la paix, ou surtout de communier dans une espérance, de revivre dans une communauté fraternelle ? Par le jeu de ces réalités multiples, l'assemblée va composer le visage significatif et vivant de son eucharistie. (Célébrer, n°112, p.21)

 

Ces indices plastiques et d'autres, littéraires, permettent de cerner les traits de quelques figures particulières de représentations. Nous voyons par exemple s'esquisser ici la représentation du repas dans sa figure domestique et celle de la fête dans une figure d'exubérance. Car « toute la liturgie est aussi spectacle, théâtre, déploiement d'une représentation » (SCOUARNEC, Signes, n°26, p. 23).

 

La liturgie chrétienne peut très bien être dépeinte dans les termes d'une production théâtrale avec un texte d'auteur, un déroulement, une scène, des acteurs et des rôles, des costumes, des gestes, une mise en scène, des interprétations, une dramaturgie, des décors, etc.

 

URS von BALTHASAR (1984) cherche à « mettre sur pied une sorte de système des catégories du dramatique »  pour rendre compte de la Révélation « tout entière dramatique » (p.101-104), Mais, comme toujours, l'extension trop large d'une conceptualisation risque d'en réduire les caractères et la compréhension et, par là, de lui enlever quelque pertinence. Pourtant s'il est un domaine où la « dramatique»  apporte quelque lumière, c'est bien la liturgie, action du peuple en prière. Joseph RATZINGER (1977 b) adopte cette définition de la liturgie comme « action dramatique » à laquelle sont appelés à participer les fidèles (p.45).

 

La liturgie est une représentation dans les trois acceptions du terme, tel que l'avons défini :

-          elle exige des représentants habilités à la célébration,

-          elle donne à voir ce qui est pensé, elle dit l'indicible,

-          elle fait ce qu'elle dit, elle célèbre.

 

Pierre BOURDIEU (1982) définit les représentations comme des « énoncés performatifs qui prétendent faire advenir ce qu'ils énoncent » (p.142).

 

Ainsi dans l’eucharistie, la communauté joue le récit eucharistique (CHAUVET, 1987, p.281-282). «  Dans les célébrations sacramentelles, … la foi se joue au sein d’une mise en scène rituelle » (CHAUVET, 1987, p.159).

 

La liturgie chrétienne met en scène des représentations. Une crise survient lorsque les représentations induites dans la pratique rituelle précisément ne représentent plus rien pour un public donné. La réforme liturgique consiste alors en un changement de représentations. Et la justification du changement s'articule sur le second aspect que nous abordons maintenant.

 

 

COMMUNIQUER, C'EST PRODUIRE DES RELATIONS

 

Lorsque la relation n'est pas établie, la communication ne marche pas. Ainsi a-t-on pu assister à une double mise en scène liturgique dans certaines paroisses catholiques : l'eucharistie était célébrée en latin selon le rituel en vigueur par le prêtre dos au peuple, tandis qu'un autre prêtre commentait l'action liturgique secrète en développant parallèlement une autre mise en scène : un peu comme dans le théâtre élisabéthain.

 

Selon le type de relation qui va s'établir dans l'action liturgique, nous aurons divers modes de fonctionnement de la liturgie. Par exemple, une célébration où le prêtre présidera du haut d'une estrade créera d’autres liens qu’une célébration autour d’une table domestique, en usant pourtant des mêmes paroles et des mêmes gestes ritualisés.

 

La liturgie est échange entre participants : échange de mots, de gestes, de regards, de sensations… Il se produit une interaction entre les membres de l'assemblée. Cette interaction va définir les traits de l’assemblée qui célèbre et l'on parlera de belle cérémonie, d'ambiance priante, de communauté chaleureuse, du style du célébrant, de liturgie engagée, etc.

 

Cette production de relation est envisageable selon plusieurs points de vue. Pour l'expliquer partons d’une citation de Célébrer n°103 : « le type de relation induite par la communauté liturgique peut être dit de caractère institutionnel, dans la mesure où elle met en place une configuration de statuts et de rôles, et détermine des comportements que l'on peut dire «  programmés ».

 

Nous distinguons ici un point de vue socio-psychologique dans l'allusion à la détermination de comportements. En effet, la célébration liturgique met en jeu l'affectivité du sujet et non seulement sa capacité de mentalisation. Le fait de célébrer ensemble un être physiquement absent réveille l'imaginaire symbolique. La manière de célébrer mobilise nombre d'aptitudes, noue un faisceau de sensibilités variées, suscite des émotions ou s'en défend, etc. La pratique liturgique relève par là d'analyses psycho-sociales.

 

Nous distinguons aussi un point de vue socio-politique dans l'allusion aux statuts et aux rôles. La célébration constitue les fidèles en assemblée, dont l'organisation va calquer celle d'autres groupes sociaux ou s'en différencier, au sein de laquelle les actes posés entraînent ou non le consensus selon qu'ils proviennent des « fondés de pouvoir» ou d'autres figures d'autorité. Dans cette optique la pratique liturgique relève d'analyses socio-politiques.

 

Enfin, nous soulignons le caractère institutionnel de l'assemblée liturgique comme « configuration réglée» . L'assemblée liturgique devient figure d'une représentation de groupe, obéissant à des règles qui en déterminent le bon fonctionnement, « l'ortho-praxie ». « L'Eglise a le devoir permanent de vérifier les conditions de validité communicative des signes et du langage qu'elle tient » (AMORY, 1987, p.303). Ainsi se définit la régulation.

 

La liturgie met en scène des représentations. Elle est communication dans la mesure où les représentations prescrites dans les rites rencontrent les représentations vécues par les participants. Elle est communication lorsque se jouent ces représentations selon les règles qui en définissent l'efficacité symbolique. La régulation des pratiques liturgiques dépendra donc du travail sur les représentations qu'elles induisent. Cette régulation doit maintenant être définie.

 

 

 

DECOURT, Georges, 1990, La Régulation théologique des pratiques liturgiques. L’orthopraxie liturgique, thèse de doctorat en théologie, Faculté de théologie de Lyon, pp.32-37