VALEURS LAÏQUES ET VALEURS RELIGIEUSES DANS L’ESPACE PUBLIC

 

 

 

Les valeurs laïques naissent en France pour dégager un espace de liberté aux individus face à l'emprise de l'Église catholique sur les consciences et les comportements publics.

 

 

LE COMBAT

Ce combat se traduit, par exemple, par l'interdiction faite au clergé catholique de tenir les registres civils de mariage ou la confiscation des biens de l'Église catholique. C'est ce qu'on a appelé la «guerre des deux France » avec deux types d'école, de patronage, d'association sportive, de salle de cinéma, etc.

 

LA NEUTRALITÉ

Un certain nombre d'événements réunissent « ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas », comme les tranchées de la guerre de 1914-1918 ou la Résistance. Au sein de mouvements sociaux se rassemblent des gens venus d'horizons divers, partageant les mêmes valeurs dans l'action commune et animés parfois de croyances différentes. Plutôt que de rester entre eux, des chrétiens coopèrent avec des non-chrétiens dans l'action sociale, culturelle ou politique. On n'affiche pas forcément sa foi au sein de ces associations, mais chacun sait les convictions de l'autre.

 

LA CONNAISSANCE MUTUELLE

Cette neutralité bienveillante est ébranlée par plusieurs événements : le réveil de la guerre scolaire dans 1es années 80, l'immigration maghrébine qui apporte une tradition religieuse nouvelle (l'Islam), la réaffirmation de l'identité religieuse, catholique dans certains milieux traditionalistes ou musulmane avec les difficultés de l'intégration.

On éprouve le besoin de comprendre l'autre ou ce qui apparaît comme «autre » : ce qu'est l'Islam, le Christianisme, le Judaïsme, le Bouddhisme..., la tradition laïque française, les Droits de l'Homme, etc. Cette découverte réciproque entre religions, entre religions et courants de pensée laïques, repose sur l'acceptation d'une pluralité d'attitudes, d'opinions, de comportements publics des individus et des groupes. Parfois il y a des tensions : mise en cause de financements publics pour des voyages du Pape en France, affaire du voile islamique à l'école publique, dénonciation de l'influence de réseaux maçonniques, refus de considérer la Scientologie comme Eglise, contestation de la liste officielle des sectes, etc.

 

LE DÉBAT

Cette re-connaissance mutuelle conduit à se poser des questions les uns aux autres: la place accordée au « Maître » (Prophète, Messie, Christ, Bouddha. . .) est-elle la même dans tous les cultes ? comment sont vécus les droits de l'Homme dans les religions ? quelle place y est faite aux femmes ? comment les consciences individuelles sont-elles respectées ? peut-on vivre sans affirmer des valeurs ? la spiritualité se confond-elle avec la religion ? etc. Ce dialogue débouche pour certains sur des ajustements et des réformes, mais d'autres s'y refusent.

 

 

La séparation risque d'être aujourd'hui en France non plus tant entre Église catholique et État ou entre sphère publique et sphère privée, mais entre deux tendances : d'un côté, ceux qui se parlent, débattent, agissent ensemble, et mettent donc en avant leurs valeurs communes tout en affirmant leurs convictions personnelles, et, de l'autre côté, ceux qui veulent rester entre eux, respectent les autres sans se mêler à eux, demandent à être reconnus comme tels et vivent un peu en micro-société.

 

Au moment où nos concitoyens acceptent dans leur ensemble, semble-t-il, l'expression publique des convictions et croyances personnelles, la «laïcité à la française» apparaît à beaucoup comme l'ouverture de l'espace public à ces convictions et croyances à condition que celles-ci acceptent, de leur côté, d'entrer en dialogue et de ne pas se replier sur elles-mêmes.

 

Notre société française se construit depuis deux siècles autour de valeurs qui nous ont dressés les uns contre les autres, conduits à agir ensemble, amenés à découvrir nos différences, incités à nous interroger les uns les autres précisément pour vérifier que nous voulons bien toujours partager ces valeurs-là : et c'est l'objet du débat public actuel.

 

Georges Decourt

sociologue

militant bénévole d'un centre social

Ouvertures, la revue des centres sociaux, n° 70, déc.2002

Dossier Laïcité, cultures, cultes