APPLICATION AU CHAMP LITURGIQUE ET SACRAMENTAIRE

 

 

La Théorie des Systèmes nous offre un cadre théorique pour analyser les pratiques sociales et détermine les niveaux d'une intervention qui régulera ou dé-régulera la pratique. Son intérêt pour la théologie pratique semble évident, pour laquelle il ne s'agit pas seulement de comprendre et d'interpréter les évènements et les textes, mais encore de guider l'action pastorale. LADRIERE J. (Encyclopeodia Universalis, art. théorie des systèmes) semble l'avoir perçu lorsqu'il conclut son article en indiquant que cette « méthode pourrait être complémentaire d'une méthode herméneutique, attentive aux significations ».

 

Si nous tenons pour valable l'assimilation, rencontrée chez quelques auteurs modernes, de l'action liturgique à un système de communication, précisons que nous avons à faire à « un système ouvert et dynamique » dont nous précisons quelques caractéristiques utiles à notre travail.

 

SOCIOLOGIE ET THEOLOGIE

 

Les sociologues des pratiques religieuses s’intéressent plus volontiers aux relations entre les sous-systèmes opérateur et régulateur et aux modes de décision dans le groupe-Eglise.

 

Des études portent sur les rapports de force entre centres de décision et sur la tendance générale actuelle à rapprocher instance de décision et lieu d'opération : elles parlent dans ce cas d'autorégulation des communautés chrétiennes. Jean SEGUY (1973) par exemple:

 

Un groupe apparaît d'autant plus autorégulé qu'il décide plus lui-même de ses croyances, pratiques, valeurs, normes, finalités, etc. Plus un groupe s'autorégule, plus il est, pour nous, informel… Nous entendons ici la régulation par rapport au lieu de décision. (p.61)

 

Le groupe chrétien en célébration se situe dans un environnement socio-culturel historique qui lui est particulier. Des études se penchent sur ce rapport entre l'externe et l'interne des communautés.

 

La crise de la liturgie catholique s'est expliquée par une distorsion grandissante entre les représentations vécues dans le contexte et les représentations induites dans les rites prescrits. S'offraient alors plusieurs possibilités :

 

-          soit s'isoler de la société pour maintenir le système stable à tout prix et conserver l'héritage,

-          soit agir sur l'environnement en « re-christianisant » la société pour que les rites soient à nouveau porteurs significations immédiatement perçues,

-          soit adapter le système en agissant sur la part d'influence de la culture ambiante, sur la définition des normes liturgiques, sur les modes de relation entre les sous-systèmes (théoriques).

 

Dans ce dernier cas, le travail théologique est sollicité : s'informer sur la situation des pratiques liturgiques dans le contexte considéré, comparer les données recueillies et évaluer les possibilités de modification interne en fonction des finalités de la liturgie chrétienne, proposer des normes renouvelées, de sorte que les pratiques liturgiques soient en « état de marche » (système dynamique) et compréhensibles de l'homme moderne (système ouvert).

 

Le fait de considérer l'activité liturgique comme un système permet à la théologie de préciser l'objet de son travail. Il se situe principalement entre les sous-systèmes contrôleur et régulateur. Il consiste en une action d'information aussi bien sur les pratiques passées qu'actuelles (théologie positive), en une action d'évaluation des écarts et d'appréciation des risques de crise, en une action de formulation de propositions de régulation.

 

S'intéressant à une pratique sociale, le travail théologique portera d'abord sur l’étude des représentations qui guident l'activité liturgique, qui subissent l'influence du contexte culturel, qui constituent le lieu d'origine de la crise systémique, qui sont l'objet de « manipulations » sous l'effet des décisions magistérielles, de la prédication et de la catéchèse, etc.

 

Le travail théologique portera aussi sur la comparaison entre l'activité liturgique d'une communauté et les finalités du système liturgique lui-même, non pas en vérifiant l'application des consignes (rubriques liturgiques), mais en cherchant les raisons aussi bien de l'application fidèle que de la non-application ou du détournement des consignes.

 

L'étude des représentations induites dans les pratiques liturgiques (vécues) comme dans les rituels (prescrits) offre au travail théologique un espace social : il peut agir sur la foi des communautés par une action sur les représentations de cette foi dans le système liturgique.

 

 

FINALITES DE LA LITURGIE

 

La liturgie catholique, système de représentations de la foi, comporte des finalités spécifiques qui la distinguent d'autres activités croyantes. Ces finalités délimitent l'extension de la notion même de liturgie qui recouvre diverses pratiques : elles fixent les limites du système.

 

SYSTEME LITURGIQUE ET SACRAMENTAIRE

 

Des liturgistes, comme MARTIMORT, opposaient fortement liturgie et dévotion, tandis que les sociologues les regroupaient dans un seul type de pratiques sociales, et que les historiens éprouvaient la même difficulté à les départager. LEMAITRE (1983) dans son étude sur la confession individuelle et la confession générale au XVIème siècle reconnaît que « la frontière entre sacrement et sacramental de l'une et l'autre confession est assez floue. Cependant les risques de confusion sont désormais assez faibles » (p.154).

 

Le DROIT CANON (1983) définit la liturgie comme la prière publique de l'Eglise, et il y distingue sacrements et sacramentaux.

 

Les sacrements du Nouveau Testament institués par le Christ Seigneur et confiés à l'Eglise, en tant qu'action du Christ et de l'Eglise, sont des signes et des moyens par lesquels la foi s'exprime et se fortifie, le culte est rendu à Dieu et se réalise la sanctification des hommes. (n°840)

 

Les sacramentaux sont des signes sacrés par lesquels, d'une certaine manière, à l'imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus à la prière de l'Eglise des effets surtout spirituels. (n°1166)

 

Nous reviendrons sur cette définition, mais notons dès à présent la relation d'imitation entre ces deux composants liturgiques, ainsi que la définition par la forme passive du sacramental et par la forme active du sacrement. Ceci s'expliquerait par la constitution historique de la notion de sacrement à partir de la métaphysique, qui distingue :

 

trois éléments : les choses pour la matière, les paroles pour la forme, et la personne du ministre qui confère le sacrement, avec l'intention de faire ce que fait l'Eglise. Si l'un d'eux fait défaut, le sacrement n'est pas réalisé. (Concile de Florence, Décret pour les Arméniens, 1439, FC.660)

 

Un groupe de travail s'est penché sur cette question des composants de la liturgie catholique autour de Henri DENIS (1981). L'inventaire quasi exhaustif des pratiques liturgiques les répartit en sacrements d'une part et en sacramentaux, signes sacrés et rites adventices d'autre part (p.25) :

 

Les sacramentaux : nous entendons par là des gestes ou des rites, intégrés aux pratiques chrétiennes, qui n'ont pas pour seule fonction d'entourer un sacrement, mais qui ont une certaine autonomie rituelle.

 

Les signes sacrés : tout ce qui est expression d'un besoin religieux, pas forcément chrétien… ; ils ne sont pas régulés par l'Eglise.

 

Les rites adventices : autour d'un sacrement… il y a toujours un environnement rituel.

 

Il y aurait quatre niveaux hiérarchisés de pratique rituelle, dont les trois derniers appartiennent en propre à la sphère catholique : le signe sacré, le rite adventice, le sacramental et le sacrement.

 

Nous retrouvons la dualité antérieure : action liturgique publique et dévotions individuelles.

 

Louis BOUYER (1956) mettait en parallèle la liturgie de l'Eglise et les dévotions qui lui servent de substitut lorsque celle-ci se sclérose (p.305-306).

 

La liturgie, à notre avis, est ce système de prière et de rites qui a été traditionnellement canonisé par l'Eglise comme sa prière et son culte propres (p.11)

 

Nous partageons volontiers cet avis. Les composants de ce système sont décrits par DENIS : rites adventices, sacramentaux et sacrements essentiels.

 

La validité opératoire de ce schéma ne fait aucun doute : elle permet de hiérarchiser ces pratiques et d'envisager des activités appropriées à chacun des niveaux étudiés.

 

Sa validité théorique reste à démontrer. Ce système a-t-il une permanence historique ? Quels en sont les invariants qui caractériseraient son identité à travers le temps ? Rappelons que, selon la Théorie des Systèmes, l'invariance historique d'un des composants du système ne suffit pas, mais que compte l'invariance de relation entre composants. BOUYER et DENIS décrivent d'abord l'autonomie du sacrement et du non-sacrement pour ensuite décrire des relations de réciprocité (DENIS, p.43sq ; BOUYER, p.305-306).

 

 

 

 

Ces relations semblent caractériser, d'après ces auteurs, le "système" liturgique de l'Eglise catholique. On constate que par les signes sacrés non chrétiens ce système reste ouvert à l'environnement culturel, et que la souplesse d'adaptation du système provient de l'intensité des relations décrites : plus les relations sont intenses, plus le système acquiert de rigidité, mais moins elles le sont et moins le système a de résistance.

 

Mais il nous faut considérer l’ensemble des pratiques comme un système liturgique afin de ne pas préjuger dès le départ de ses limites d’action, d’adaptation ou de résistance.

 

 

FINALITES

 

La Constitution sur la Liturgie du Concile Vatican II assigne comme finalités à la liturgie de contribuer « à ce que les fidèles expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Eglise » (n°2). Elle établit un rapport et une orientation : « de telle sorte qu'en elle (l'Eglise) ce qui est humain est ordonné et soumis au divin; ce qui est visible, à l'invisible ; ce qui relève de l'action à la contemplation ; et ce qui est présent, à la cité future que nous recherchons » (n°2).

 

Ainsi dans la liturgie les apôtres « exercent cette oeuvre de salut qu'ils annonçaient par le sacrifice et les sacrements autour desquels gravite toute la vie liturgique » (n°6).

 

C'est donc de la liturgie, et principalement de l'eucharistie, comme d'une source, que la grâce découle en nous et qu'on obtient avec le maximum d'efficacité cette sanctification des hommes dans le Christ, et cette glorification de Dieu, que recherchent, comme leur fin, toutes les autres oeuvres de l'Eglise. (n°10)

 

Une double finalité émerge de ces citations conciliaires, correspondant au double mouvement de la foi si souvent décrit, de Dieu vers l'homme : le don de grâce, la sanctification des hommes, et de l'homme vers Dieu : le culte d'action de grâce, la glorification de Dieu. Un rapport particulier s'établit entre ces deux fins, pour qu'apparaisse dans la célébration que Dieu en est non seulement l'objet mais le sujet initiateur : c'est l'Esprit qui prie en l'homme, le Christ qui se rend présent.

 

A partir de ces « principes », comme dit le Concile, ou de ces finalités (Théorie des Systèmes), des normes sont formulées. Comment ce travail normatif va-t-il s'effectuer ?

 

L'affirmation d'un Dieu se situant à la source du culte se confond-elle, par exemple, avec la notion de fondation des sacrements par le Christ ? Le fait que dans la pratique liturgique certains éléments paraissent stables leur donne-t-il le statut d'objet de révélation, d'empreinte de Dieu dans l'histoire ? La fidélité au Christ passe-t-elle par la répétition de mots et de gestes ? Peut-on distinguer des invariants liturgiques et des variations historiques ?

 

Devant l'écart entre les mentalités modernes et les rites chrétiens ou les textes évangéliques, certains théologiens ont entrepris un partage critique par l'opération de "démythologisation", afin de retrouver sous des représentations passées une substance de la foi fondamentale et permanente. L'interprétation des représentations historiques de la foi permet de comprendre ce que représentait pour les gens telle parole ou tel acte. La signification vécue de tel élément de la foi chrétienne constitue une donnée pratique de la foi : elle s'inscrit dans un contexte culturel et social particulier, au sein d'un réseau de relations complexes entre différentes représentations du monde, de la société humaine, de l'individu, du temps, etc. Prenons un exemple.

 

MALDONADO (1971) discerne dans le Dieu des Hauteurs d'hier une représentation de ce qui fascine les humains. La démythologisation consistera à séparer le représentant (hauteurs) du représenté (fascinant), à estimer que le trait de fascination constitue un invariant de la définition de Dieu ; le travail théologique portera sur la recherche de représentants actuels plausibles de cet invariant et inventera des langages nouveaux. MALDONADO peut dès lors écrire : « l'avenir est la forme que revêt le « fascinant » pour l'homme actuel qui a démythifié la représentation qu'on faisait d'un Dieu « spatial », trônant dans les cieux » (p.41).

 

Mais cette opération suppose d'attribuer à Dieu ce caractère de fascination. Est-ce un caractère historique lié à un contexte précis ou un caractère inéluctable invariant ? Ce jugement dépend des modèles de référence du théologien.

 

La représentation d'un Dieu fascinant, terrible, admirable, entre en harmonie avec une représentation du monde largement connotée par le fait que l'univers demeure inconnu et inconnaissable. La représentation du monde, connotée par la recherche scientifique comme champ d'exploration ouvert à l'infini, entre en conflit avec la représentation d'un Dieu fascinant. En revanche dans la pratique des chrétiens surgit la représentation d'un Dieu intimiste, créateur d'amour plus que de l'univers, présent dans l'affectivité plus que dans les choses physiques. Le discours méta-physique aura alors moins d'acuité que les réflexions méta-psychologiques ou méta-sociologiques…, pour définir cette représentation-là.

 

Ces changements socioculturels sont étudiés en sociologie comparative des cultures. Cette méthode ne parvient pourtant pas à dresser des équivalences rigoureuses entre éléments de cultures différentes. L'anthropologie sociologique, c'est « toute tentative pour analyser un phénomène social en s'appuyant sur l'analogie interculturelle qui permet d'en dépasser la particularité propre à notre lieu et à notre instant et à en assurer ainsi la spécificité. Mais une telle démarche se heurte à la relativité sociale et culturelle du champ sémantique désignant les phénomènes sociaux, qui ne se découpent pas de la même manière selon le cadre où ils se situent ». (ISAMBERT, 1979, p.14)

 

Autre exemple de la nécessité de recourir à des modèles pour interpréter les choses : la signification de la pratique dominicale étudiée par VOYE (1973) qui se réfère à deux logiques sociales : celle d'une société de communion et celle d'une société de différence. Selon ces deux modèles sociologiques, VOYE propose une double interprétation de cette pratique.

 

Le travail théologique, lorsqu'il porte sur l'établissement de normes, se doit, pensons-nous, de préciser les modèles de référence de ses analyses, pour évaluer les comportements actuels ou passés des chrétiens en prière, leur attitude devant Dieu, leur mode de regroupement.

 

 

 

DECOURT, Georges, 1990, La Régulation théologique des pratiques liturgiques. L’orthopraxie liturgique, thèse de doctorat en théologie, Faculté de théologie de Lyon, pp.46-52