LA REGULATION

 

 

Pour expliquer comment peuvent s’établir des règles, il nous faut, semble-t-il, préciser le cadre théorique de la régulation et les conditions d’exercice pratiques des régulations.

 

 

THEORIE DE LA REGULATION

 

 

PRESUPPOSES THEORIQUES

 

La théorie de la Régulation s'inscrit dans un enchaînement de théories qui s'appliquent aux sciences dites exactes. Une transposition est nécessaire pour convenir aux sciences de l'homme et de la société. Nous en rappelons rapidement les présupposés théoriques

 

Théorie thermodynamique

 

Lorsque cette théorie occupait une position dominante au XIXème siècle, elle permettait de mesurer l'importance du désordre au sein d'un système qui changeait d'état : par exemple, un corps qui passe de l'état liquide à l'état gazeux. Le retour à l'ordre antérieur consomme de l'énergie extérieure au système. Lorsqu'une pratique sociale entre en crise, l'ordre est détruit et la remise en état nécessite une intervention extérieure.

 

Cette théorie, qui s'appuie sur le principe de constance énergétique, explique ainsi le point de vue économique de la métapsychologie freudienne.

 

Théorie cybernétique

 

Lorsqu'on isole, pour l'étude, un ensemble d'éléments en le constituant en système, on peut distinguer les influences subies par ce système et ses productions propres, ainsi que mesurer les flux d'énergie. S'il s'agit d'un système de communication, d'une «machine à communiquer», les informations entrées sont traitées selon des règles particulières, que peut clarifier le modèle cybernétique. Ainsi parle-t-on de système auto-régulé qui cherche à garder sa stabilité et produit de la régularité. Le système finalisé obéit à des normes définies par un système régulateur.

 

Théorie des Systèmes

 

Dans toutes les définitions du « système » nous relevons l'allusion aux relations qui unissent des éléments entre eux. Pour BERTALANFY (1968), le système est un complexe d'éléments en interaction. Pour LADRIERE J. (Encyclopoedia Universalis, 17, art. Système), le système est un « objet complexe formé de composants distincts reliés entre eux par un certain nombre de relations ».

 

Si l'on distingue des systèmes fermés, isolés de leur environnement, et des systèmes ouverts, en interaction avec l'extérieur, nous privilégierons l'étude de ces derniers sur lesquels une action est possible.

 

Selon WALLISER, un système est un ensemble qui entretient des relations de trois types :

 

-          avec son environnement externe du moment, synchroniquement (relations qui définissent son degré d'autonomie ou de dépendance),

-          avec ses sous-systèmes internes en interaction (relations qui définissent son degré de cohérence propre),

-          avec le temps dans la modification d'état interne, diachroniquement (relations qui définissent sa plus ou moins grande permanence).

 

On peut aussi définir un système à partir des lois particulières qui le régissent :

 

-          la loi de généralité selon laquelle les propriétés de l'ensemble diffèrent de la somme des propriétés des éléments,

-          la loi d'organisation (ou modélisation) qui définit les relations entre les composants de l'ensemble, entre les sous-systèmes,

-          la loi de fonctionnement qui régit la hiérarchie des relations et leur interdépendance.

 

Il ne faut pas confondre pour autant la réalité avec le système, qui est une représentation abstraite d'une organisation dont l'observateur définit les limites pour pouvoir ensuite identifier des relations entre éléments, entre sous-systèmes, entre systèmes, distincts par la seule volonté de cet observateur.

 

 

Cette théorie permet de décrire des fluctuations à l'aide de quelques notions mécaniques.

 

Un système ouvert à l'environnement laisse entrer en lui des flux externes et produit lui-même des flux en sortie. Dans un système stable il y a équivalence des flux de sortie et d'entrée. Dans un système où les flux n'ont pas d'équivalence, devient nécessaire une action sur les entrées et/ou sur les sorties. L'état du système dé-stabilisé va évoluer ou bien par oscillation autour d'un point d'équilibre, ou bien par transformation soit vers un nouvel état de plus haute intégration dans un système plus vaste, soit vers un état de désagrégation, vers la destruction.

 

Une pratique sociale considérée comme un système peut subir des influences qui la mettent en déséquilibre ; elle en sera transformée pour disparaître ou pour entrer dans une phase supérieure ; ou bien elle conservera son état par approximation : cet état se nomme « homéostasie ».

 

Lorsque le système perdure, il entre en relation avec le temps : d'un état à un autre on peut repérer une certaine invariance.

 

On appellera invariant d'un système une propriété du système qui se conserve à travers les transformations qu'il subit. (WALLISER, 1977, p.65)

 

Ce qui compte n'est donc pas que tel élément se retrouve invariablement, mais que des relations se maintiennent ou bien à l'intérieur de chaque état (propriétés synchroniques) ou bien entre des états successifs (tendances d'évolution). Ainsi une pratique peut changer de forme tout en conservant un fonctionnement identique et/ou en évoluant selon une progression régulière. Ces constantes, ces régularités ne sont pas des actions régulatrices, mais des produits de la régulation.

 

La Théorie des Systèmes dans les sciences des pratiques sociales permet de définir l'état d'un ensemble de données auquel on donne le statut de système pour faciliter l'analyse. Elle permet aussi d'établir des régularités, des transitions entre états (régression, progression, stabilisation). Par le recours à des modélisations théoriques, elle permet encore de prédire les états futurs et par là aide à la prise de décision.

 

 

THEORIE DE LA REGULATION

 

Définitions

 

+ régulation

 

La régulation désigne un ensemble de règles de fonctionnement d'un système donné. Mais il faut aller plus loin dans la définition pour que le concept soit pertinent dans l'analyse des systèmes. CANGUILHEM (Encyclopeodia Universalis, art. régulation) :

 

Le concept de régulation, dans son acception la plus large, renferme au minimum trois idées : celle de relation d'interaction entre éléments instables, celle de critère ou de repère, celle de comparateur. La régulation, c'est l'ajustement, conformément à quelque règle ou norme, d'une pluralité de mouvements ou d'actes et de leurs effets ou produits que leur diversité ou leur succession rend d'abord étrangers les uns aux autres.

 

Dans cette définition revient la notion d'interaction, se dessine celle de norme et apparaît une instance de comparaison entre normes et interaction intra-systémique et sorties extra-systémiques. L'idée d'ajustement montre que la régulation est action et évaluation, mise en pratique d'un jugement.

 

SEGUY (1980) s'intéresse aux conséquences de régulation plus qu'aux mécanismes lorsqu'il écrit :

 

On peut entendre par «régulation» l'ensemble des effets produits sur le comportement et le système cognitif des membres du groupe par le fonctionnement d'un système social d'emprise de ce groupe. (p.224)

 

Il décrit la régulation sociale à ses effets, c'est-à-dire à l'impact du mode d'organisation ou de pensée d'un groupe sur les pratiques et les représentations individuelles.

 

 

+ crise

 

Un système entre en crise lorsqu'une entrée vient perturber les mécanismes de régulation. La fin de la crise indique qu'une nouvelle régulation a engendré un nouvel équilibre du système. La capacité qu'a un système de digérer une crise provient de la souplesse de sa régulation et de la finesse de ses normes.

 

 

+ norme

 

Dans un organisme social, la norme induit des comportements ; elle requiert un attachement de type rationnel ou affectif par la croyance partagée dans les mêmes valeurs. FISCHER (1987) écrit :

 

Une norme peut être définie comme une règle explicite ou implicite, qui impose de façon plus ou moins prégnante un mode organisé de conduite sociale ; elle se présente comme un ensemble de valeurs largement dominant et suivi dans une société donnée ; elle sollicite une adhésion et implique des sanctions dans un champ d'interactions complexes (p.60-61).

 

 

 

Types de régulation

 

Les mécanismes de la régulation concernent l'action sur les entrées et les sorties du système décrit. L'action sur les entrées se nomme rétro-action. Elle peut être négative quand elle interdit toute influence de l'environnement sur le système, pour qu'il retourne à un état stable ; elle est positive quand elle laisse ouvert le système à l'environnement, de sorte qu'il change. L'action sur les sorties se nomme pré-action, négative quand le système est fermé au risque d'être détruit par l'augmentation des effets d'entrées, positive lorsqu'elle ouvre la sortie en vue de stabiliser le système. Ces deux actions régulatrices sont généralement associées par l'instance comparatrice afin de respecter les consignes données selon les normes édictées du système.

 

Lorsque le système a reçu une tâche particulière à réussir, il est finalisé et sa régulation devient autonome : on parle dès lors de « mécanismes d'autorégulation, c'est-à-dire de caractéristiques structurelles et fonctionnelles qui sont nécessaires et/ou suffisantes pour que le système puisse atteindre ses finalités » (WALLISER, p.89). La Théorie des Systèmes a permis de mettre au point des systèmes automatiques adaptés à une tâche plus ou moins complexe.

 

Les pratiques sociales peuvent être étudiées comme des systèmes autorégulés, mais l'artefact de l'observation en fausse généralement l'analyse. Plus souvent on note les relations entre systèmes et on cherche à établir des règles d'interaction inter-systémique : la régulation externe des objets sociaux.

 

 

 

 

PRAGMATIQUE DE LA REGULATION

 

 

Nous pouvons maintenant nous demander comment s’exerce cette régulation dans le cadre de la Théorie des Systèmes.

 

 

Interactions intra-systémiques

 

Un système assure trois grandes fonctions attribuées à trois sous-systèmes : l'opération, la régulation et le contrôle. Le sous-système opérateur subit les entrées, obéit aux décisions et produit des résultats. Le sous-système régulateur est informé des entrées et des sorties, adapte la production aux normes par les décisions opérationnelles qu’il produit. Le sous-système contrôleur définit les normes selon les finalités assignées au système.

 

La Théorie de la Régulation appliquée aux objets sociaux en décrit le fonctionnement pratique. Les possibilités de régulation doivent tenir compte des représentations véhiculées par le système étudié et par son environnement. Les représentations prescrites ou héritées appartiennent au sous-système normatif, les représentations vécues à l’environnement, et les représentations produites au sous-système opérateur. Lorsque ces trois types de représentations se confondent, la pratique sociale est totalement intégrée au système social qui l’englobe. Une crise survient lorsqu’il y a divorce entre les représentations vécues dans la société et les représentations induites dans les prescriptions. La régulation adaptera en permanence la production sociale aux normes ; elle est dite complexe lorsque les normes varient en fonction de la variabilité de l’environnement. Grâce à cette souplesse, le système résout la crise, sinon il se ferme à toute influence et fonctionne en circuit fermé, déconnecté de la société qui l’entoure. Si la pression externe n'est pas trop forte, une légère adaptation suffit pour résoudre le début de crise (c'est la régulation par oscillation).


SCHEMA DES INTERACTIONS INTRA-SYSTEMIQUES

 

 

 

 

 

 

Interactions extra-systémiques

 

Pour notre propos nous regardons d’un peu plus près la relation entre les sous-systèmes régulateur et contrôleur,  dont dépendent la souplesse et la faculté d'adaptation du système.

 

Les finalités étant définies, les machines vivantes que sont les objets sociaux, groupes et pratiques, développent l'interaction entre ces sous-systèmes qui sont des objets théoriques et rarement des objets physiques. Pour préciser les niveaux d'activité, nous distinguons :

 

-          une activité d'information sur l'efficacité pratique, c'est-à-dire une mesure des échanges, pression de la société sur l'objet social considéré,

-          une activité de comparaison entre les normes prescrites et les résultats envisagés, la production possible,

-          une activité d'évaluation de l'écart entre normes et résultats, entre normes et entrées, une appréciation des limites au-delà desquelles le système se désintègrerait ou s'isolerait,

-          une activité d'édiction de normes répondant finalités et aux possibilités du système vivant.

 

La pragmatique de la régulation fournit un protocole d'observation des éléments d'interprétation de l'environnement social de la pratique que l'on étudie.

 

La comparaison et l'évaluation s'effectueront, d'après certaines sociologies, selon une logique par déduction de modèles théoriques opératoires mis au point par les sciences des pratiques sociales : modèles psychologiques, politiques, historiques…, d'après d'autres sociologies selon une logique par consensus : échanges entre instances, discussion entre acteurs sociaux, concertation des interprétations. Nous retrouvons d'un côté les réflexions de POPPER, de l'autre celles d'HABERMAS.

 

La formulation de ces normes relève de cette logique, de cette rationalité inscrite dans le système, et s'appuie sur les résultats des opérations précédentes. Même s'il s'agit d'une logique par déduction, il y aura un jeu possible de négociation entre les sous-systèmes. C'est à ce niveau-là que s'organise une action sur les représentations, qui aboutira soit à reproduire soit à modifier les représentations vécues et les représentations héritées.

 

Nous optons maintenant pour la logique déductive qui nous permet de mieux analyser les diverses régulations, dont sont susceptibles les pratiques liturgiques. Nous avons limité notre recherche à quatre domaines du savoir : les références aux modèles socio-psychologiques, aux modèles socio-politiques (relations institutionnelles), aux modèles historiques, aux modèles théologiques. Nous reviendrons par la suite sur cette distinction des modes de régulation des pratiques chrétiennes.

 

 

 

DECOURT, Georges, 1990, La Régulation théologique des pratiques liturgiques. L’orthopraxie liturgique, thèse de doctorat en théologie, Faculté de théologie de Lyon, pp.38-45